Ajda LATIFSES et Laure PETIT, laboratoire de recherche junior sur les dramaturgies du théâtre antique, (ENS, Département des Sciences de l’Antiquité, Département d’Histoire et Théorie des Arts) : « Les descendantes de Médée sur la scène contemporaine »
Médée est le personnage protagoniste qui domine la tragédie d’Euripide. À partir d’une analyse comparée des mises en scènes de « Médée », par Jacques Lassalle (Avignon, 2000), par Laurent Fréchuret (théâtre de Sartrouville, scène nationale, 2009) et par Farid Paya (théâtre du Lierre, Paris, 2010), cette contribution se propose d’étudier, extraits de captations à l’appui, la manière dont, par des moyens différents, chacune des mises en scène évoquées se construit et se pense à partir du personnage de Médée comme « point focal » de la représentation. Une réflexion menée sur la scénographie, le traitement du rapport entre chœur et acteur et les choix de mises en scène étayera cette démonstration, qui, en dernière analyse, tentera de dégager les différentes lignes des interprétations du personnage de Médée proposées par ces mises en scène.
Judith ROHMAN : « Aux origines de Rome : le meurtre fondateur vu par Virgile »
L’hypothèse de travail est la suivante : dans l’Énéide, Virgile opère un croisement chronologique. Il passe volontairement sous silence toute allusion au meurtre de Rémus par Romulus, si lourd de conséquences dans la mentalité romaine. Cependant, l’élaboration poétique et mythique de l’épopée lui permet de déplacer le meurtre fondateur vers des origines encore plus anciennes, vers le tout premier fondateur de la nation romaine, Énée. La mort de Turnus, qui clôt l’œuvre virgilienne, y prend la place inaugurale du parricidium Romuli.
L’Énéide de Virgile participe pleinement à l’œuvre de refondation entreprise par Octave-Auguste à l’issue des guerres civiles romaines. Elle donne en effet corps, sur le plan littéraire, à l’idéologie augustéenne en pleine élaboration, et en particulier au mythe de la fondation de Rome par les descendants d’Énée.
Depuis le premier siècle av. J.-C. et principalement pendant les guerres civiles, le meurtre de Rémus par son frère Romulus, fratricide inséparable de la fondation de la cité, provoque à Rome un sentiment général de malaise (1). Les Romains perçoivent les guerres civiles comme la conséquence expiatoire de ce fratricide originel, et cela se reflète dans la littérature, comme en témoigne la septième Épode d’Horace. Après les guerres civiles, l’idéologie augustéenne tend à expliquer pour des raisons religieuses l’éviction de Rémus et l’élection de Romulus, reconstruisant ainsi en partie le mythe. Ovide pourra ainsi raconter une nouvelle version de l’histoire de Romulus et Rémus, dans laquelle la culpabilité de Romulus est effacée (2).
L’Énéide prend place entre ces deux périodes de l’histoire de la pensée romaine, entre le trouble des guerres civiles et la sérénité nouvelle de la période augustéenne. Les guerres civiles enfin achevées permettent l’espoir en une paix nouvelle ; la construction de l’idéologie augustéenne, encore en cours, incite à quelques réserves. On note ainsi, dans l’œuvre de Virgile, dans les Géorgiques comme dans l’Énéide, que Rémus est étrangement absent, même lorsque Romulus est cité. Les commentateurs anciens avaient déjà remarqué ce fait, et avaient pensé que Virgile cherchait à tout prix à dissimuler le fratricide. De fait, il eût été du plus mauvais effet de rappeler ce sombre épisode à un moment où Auguste commençait à se présenter comme un nouveau Romulus.
Pourtant, l’Énéide présente elle aussi sa version du meurtre fondateur. Elle met en scène non pas Romulus et Rémus, mais Énée et Turnus. Nombre d’éléments viennent à l’appui de cette hypothèse. En premier lieu, Énée et Romulus, tels qu’ils sont présentés dans les textes, ont des traits communs : tous deux héros fondateurs, ils connaissent d’après la tradition une mort mystérieuse, que l’on a pu expliquer par une apothéose. En second lieu, le récit de la mise à mort de Turnus par Énée – une exécution réalisée sous l’emprise de la colère – à la fin de l’épopée virgilienne s’apparente à certaines versions de la mort de Rémus.
Le récit de la mort de Rémus chez Tite-Live peut en effet s’interpréter, selon les termes de R. Girard (3), comme le meurtre sacrificiel d’une victime émissaire, aboutissement du déchaînement de ce que R. Girard appelle la « violence réciproque ». Or, on trouve dans l’Énéide, à partir du chant VII, les mêmes éléments que dans le récit livien : montée de la violence unanime, généralisation du conflit, choix et mise à l’écart de la victime émissaire. De plus, un jeu de doubles entre Turnus et Énée est mis en place, notamment par les références intertextuelles à l’Iliade : réunis dans une forme d’indifférenciation, Énée et Turnus s’apparentent alors à une paire gémellaire, à l’instar de Romulus et Rémus. Enfin, nombre d’éléments textuels contribuent à faire de la mort de Turnus un meurtre sacrificiel.
Ainsi, à la fin de l’Enéide, Virgile donne à voir, même s’il reste dans l’implicite, un véritable événement fondateur, sans en masquer la composante violente. Percevoir en Turnus la victime émissaire, c’est comprendre pourquoi sa mort était inévitable pour la fondation de Rome, au-delà de toutes les interrogations qui se posent sur l’attitude d’Énée. Comme la mort de Rémus – qui a franchi, par bravade, le pomoerium –, celle de Turnus apparaît comme la punition d’une faute, mais sous les apparences, c’est bien le meurtre fondateur qui se révèle. A travers cette mort, Virgile donne à voir la violence humaine, car il a «découvert que même l’ordre sacrificiel le plus respectable n’est pas seulement bâti sur la violence, mais en fait rendu possible par la violence (4)». Le choix de montrer le meurtre fondateur dans un temps mythique, reculé, même du point de vue des Romains du premier siècle avant notre ère, et non pas dans le temps déjà plus proche, et plus facilement datable, de la fondation effective de Rome, s’explique alors. Le caractère mythique d’Énée et de l’épopée permet une élaboration littéraire, à travers les topiques homériques de la guerre, de l’aristie, qui suggère et dissimule tout à la fois ces sombres vérités sur la société humaine.
1) A. NOVARA, 1982-1983, Les Idées romaines sur le progrès d’après les écrivains de la République (essai sur le sens latin du progrès), tome II, Paris, Les Belles Lettres, p. 578-579, et H. WAGENVOORT, 1956, Studies in Roman Literature, culture and religion, Leiden, p. 173 sq.
2) R. SCHILLING, 1960, «Romulus l’élu et Rémus le réprouvé», REL, 38, p. 182 sq. et Ovide, Fastes, II, 361 sq.
3) R. GIRARD, 1972, La Violence et le sacré, Paris.
4) C. BANDERA, 1981, «Sacrificial levels in Virgil’s Aeneid», Arethusa, XIV, p. 230 : «[Virgil] discovered that even the most respectable sacrificial order is not only grounded on violence, but in fact made possible through violence.»
Hamidou RICHER : « Thauma, d’Homère à la poésie hellénistique »
L’importance du concept “d’étonnement”, présent aussi bien dans l’épopée que dans la philosophie, l’histoire ou bien encore la médecine, dans la pensée grecque n’est plus à démontrer. Cette étude portera sur les emplois de ce mot dans la tradition poétique grecque. En s’attachant aux occurrences du seul nomthauma, à l’exclusion du verbe (thaumazô) ou de l’adjectif, dans le corpus homérique, nous tenterons de montrer que thauma n’est employé que dans trois contextes formulaires. Fort de cette conclusion, nous tenterons d’étudier la manière dont les poètes hellénistiques ont joué avec deux de ces trois formules, en les modifiant. Cette seconde enquête sera menée chez Apollonios de Rhodes, Théocrite, Aratos de Soles et dans l’Anthologie palatine, et s’achèvera sur une ouverture à l’épopée tardive.
Camille DENIZOT : « Les différentes manières de dire «jamais» en grec ancien »
Le grec ancien dispose de quatre manières différentes d’exprimer la négation adverbiale temporelle «jamais» : dans le cadre de la négation assertive, il s’agit de ou… pote, ou… pôpote (en un seul mot ou en deux mots), oudepote et oudepôpote ; ces quatre négations ont leur contrepartie non assertive avec mê. Cette diversité de moyens est bien signalée par les grammaires descriptives du grec ancien (R. Kühner et B. Gerth, 1904, § 514, Anm. 4 ; J. Wackernagel, 1924, p. 269 ; E. Schwyzer et A. Debrunner, p. 597) ; aucune explication n’est cependant avancée. Nous nous proposons de rechercher les critères syntaxiques et sémantiques qui permettent d’expliquer l’emploi de ces quatre formes, à partir d’un corpus issu de la prose classique (la totalité des discours de Lysias et les dix-huit premiers discours de Démosthène).
Dans tous les termes considérés, deux éléments se retrouvent : la négation simple ou (ou mê) et l’adverbe temporel indéfini pote («à un moment donné»). L’association d’une négation simple et d’un indéfini pour exprimer la quantification nulle est un procédé bien connu dans les langues (cf. en grec même la forme outis «personne»). Pour rendre compte de la différence entre ces quatre expressions, nous examinerons en particulier si le sens de ces différentes expressions est compositionnel, en étudiant le rôle de pô et de de.
L’adverbe enclitique pô, issu comme pote du thème d’indéfini-interrogatif, entre dans la formation de deux des termes considérés : cet adverbe, habituellement traduit par «(pas) encore», semble être d’un point de vue syntaxique un terme à polarité négative, et paraît exprimer d’un point de vue sémantique l’existence d’une frontière temporelle au-delà de laquelle la négation peut ou non s’appliquer. C’est sans doute la raison pour laquelle les grammairiens de l’Antiquité ont noté que oudepôpote s’appliquait presque exclusivement au passé, contrairement à oudepote qui pourrait s’appliquer également au futur. Cette remarque correspond globalement aux données de notre corpus, mais il faudra se demander si cette caractérisation temporelle donnée par les grammairiens grecs peut également correspondre à une distinction d’ordre aspectuel.
Nous comparerons également les emplois des adverbes ou… pote et ou… pôpote et ceux des adverbes oudepote et oudepôpote, en nous demandant si la présence de de peut s’expliquer comme une marque de focalité, conformément à ses emplois comme particule. Une telle interprétation est facilitée par des occurrences où l’adverbe temporel (pô)pote est séparé de la négation focalisante oude comme dans l’exemple suivant :
Dém. 13. 30. 9 : (…) hoi de gên suneônêmenoi geôrgousin hosên oud’onar êlpisan pôpote.
« et ceux qui ont acheté beaucoup de terrains exploitent des domaines qu’ils n’avaient jamais encore espérés, pas même en rêve »
Si la négation porte sur l’ensemble de la proposition relative, c’est bien le nom onar qui en constitue le foyer, comme le souligne l’emploi de oude. On peut donc faire l’hypothèse que les adverbes oudepote et oudepôpote sont porteurs d’une marque de focalité. Pour tester cette hypothèse, nous porterons une attention particulière aux propositions comportant plusieurs négations focalisées (notamment avec la négation à pronom indéfini incorporé oudeis).
Outre la focalisation multiple dans la même proposition, il faudra envisager les cas de négations multiples, situation qui se retrouve fréquemment en grec ancien. Nous nous interrogerons donc sur les critères qui permettent d’expliquer l’emploi de oudepote / oudepôpote plutôt que de pote / pôpote dans les propositions comportant plusieurs négations. On remarque ainsi qu’en général la présence d’une négation à pronom indéfini incorporé comme oudeis ou d’une coordination négative comme oute implique la présence de pote / pôpote plutôt que celle de leur contrepartie avec négation. Un tableau précis des différentes cooccurrences dans une même proposition semble nécessaire pour parvenir à une description des contraintes syntaxiques déterminant l’emploi d’un des quatre adverbes temporels.
Il s’agit donc, à travers cette description syntaxique et sémantique des différentes manières de dire «jamais» en grec ancien, de chercher à comprendre pourquoi, dans une occurrence donnée, une forme plutôt qu’une autre est employée.
Audrey MATHYS : « Le -s adverbial en grec ancien : distribution et fonction »
Ce qu’on appelle « -s adverbial » a des emplois variés en grec ancien, que l’on peut classer selon au moins trois critères : le -s adverbial est-il obligatoire ou optionnel ? se combine-t-il avec d’autres morphèmes adverbiaux ? le mot caractérisé par le -s adverbial connaît-il les emplois prépositionnels ? Il apparaît que ces critères sont partiellement corrélés : ainsi, lorsque le -s adverbial est optionnel, c’est que, la plupart du temps, il est combiné à un autre morphème adverbial ou que l’adverbe connaît des emplois prépositionnels. En revanche, les facteurs qui conditionnent l’apparition du -s dans un type adverbial donné paraissent obscurs. Les développements conduisant à la situation du grec classique semblent s’étaler sur une longue période, et les derniers sont postérieurs au grec commun. Le but de cette communication est de décrire les facteurs phonotactiques, morphologiques et morphosyntaxiques conditionnant l’apparition du -s adverbial en grec homérique, classique et dialectal, afin d’en déterminer la ou les fonctions.