CLELIA linguistique et littérature

10 May 2009

Résumés des exposés libres

Filed under: CLELIA — clelia @ 10:46

Autour de l’épisode homérique de Circé :

Edouard FELSENHELD, « Entre Vénus et Circé : enquête sur les ensorceleuses dans les chansons de Jean-Louis Murat »

L’objectif de cette communication est d’étudier la place de Circé dans l’œuvre de Jean-Louis Murat et d’analyser le lien ainsi établi avec la source homérique. De fait, la figure de Circé apparaît explicitement, en couple avec Vénus, dans la chanson « Mustang », qui donne son nom à l’album Mustango (1999). De façon implicite, elle est également présente dans le reste de l’album, mais aussi dans d’autres créations de l’artiste, par exemple sous les traits d’Iseut dans la totalité du dernier album Tristan (2008). Il apparaît en effet que les femmes chantées par Jean-Louis Murat sont souvent des ensorceleuses, qui montrent plus d’un point commun avec la magicienne de L’Odyssée. L’examen de ces ressemblances devrait permettre de jeter un éclairage passionnant non seulement sur l’œuvre de cet artiste contemporain, mais aussi sur le poème homérique lui-même, dont les charmes ne cessent de s’accroître à la faveur des réécritures dont il fait l’objet.

Ecouter la chanson “Mustang” de Jean-Louis Murat (sur deezer).

Exposés de littérature et linguistique latines :

Fernand DELARUE, « L’enargeia dans la Thébaïde de Stace »

Au chant IX de la Thébaïde, Stace reprend, quelques années après une tentative malheureuse de Silius Italicus, le thème homérique de la lutte d’un guerrier contre le fleuve. On verra comment, au contraire de son contemporain, il redonne vie à l’épisode, se situant du point de vue littéraire dans la tradition d’Ovide et de Sénèque, mais tirant aussi profit de son origine et de sa culture grecques : on le montrera par des rapprochements avec le Traité du Sublime (mania, phantasiai), mais aussi avec des écrivains postérieurs (en particulier Philostrate).

Perrine VEDRENNE, « Des organisateurs textuels en latin : ego et tu »

Les pronoms personnels latins ego et tu ont un fonctionnement informationnel complexe lorsqu’ils sont employés « en supplément » d’un verbe pourvu d’une désinence personnelle coréférente à la leur. Si la personne exprimée par un verbe conjugué tient ordinairement lieu de support thématique, le pronom personnel, dans les contextes où il apparaît comme facultatif, résulte alors d’une mise en saillance informative de ce même support, donc d’une thématisation de la personne.

En discours, ce phénomène s’actualise en tant que topicalisation, focalisation ou marquage méta-informatif annexe. Dans ce dernier cas, la seconde position dévolue aux pronoms ego ou tu confère à l’élément qui leur est antéposé – souvent un anaphorique – un relief informatif dont cet élément est dépourvu en soi.

Cette saillance des pronoms personnels dits « sujets », en latin, rejoint une de leurs particularités sémantiques, que l’on retrouve en français avec l’utilisation des pronoms personnels disjoints dans des contextes syntaxiques similaires, c’est-à-dire associés aux verbes et pronoms conjoints correspondants, du type « moi, je… », « toi, tu… », « lui, il… », etc.

Ces pronoms comportent un présupposé contrastif, et ne sont employés, dans ce cadre où l’expression de la personne est redondante, qu’en raison de ce présupposé. Dire « moi, je… », c’est dire implicitement « à la différence, ou par rapport à d’autres, je… ». Le pronom disjoint, de même que le pronom personnel latin, inscrit la personne concernée dans un rapport distinctif. La personne est mise en saillance, isolée, mais dans sa relation à l’Autre (qu’il s’agisse d’autres individus saisis eux aussi de manière contrastive, d’un groupe plus ou moins délimité, voire d’une autre instance de ego ou de tu, après un énoncé à l’irréel par exemple). On notera que le contraste n’est pas nécessairement oppositif ; de même, il n’est pas non plus nécessaire que l’élément qui fait contraste soit cité explicitement.

Une fois dégagée cette valeur spécifique, divers effets en découlent, à différents niveaux. Ainsi, cette valeur prend sens dans le texte : les pronoms ego et tu, en ménageant une place implicite à un élément autre, fonctionnent comme des pivots, des repères de la construction argumentative. En sus de leur rôle d’embrayeurs, qui assure le lien avec la situation d’énonciation, ils ont un fonctionnement diaphorique à l’intérieur du texte.

On montrera donc en quoi les pronoms ego et tu, associés à un verbe porteur d’une marque personnelle coréférente, peuvent participer à la progression du discours en vertu de leur portée méta-informative, et donc fonctionner de façon plus générale comme de véritables organisateurs textuels.

Exposés de littérature et linguistique grecques :

Laury ANDRE, « L’escale à Lemnos. L’île a-topique, le héros lumineux et les seuils. »

Situé après le Catalogue des héros (I, 23-233) et les préparatifs du départ de l’Argô, la nef bénie (I, 234-564), l’arrivée sur l’île de Lemnos constitue la première escale en terres étrangères pour les héros marins. Si cette escale ne semble être qu’un moyen d’ouvrir la narration des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes aux vicissitudes de la navigation conquérante, un élément frappe d’emblée le lecteur en attente de paysages étrangers et barbares: l’absence totale de description du caractère physique de cette île. Dès lors, comment le paysage, élément nécessaire à la représentation mentale de ces espaces par le lecteur, peut-il jouer son rôle d’ancrage diégétique?

Si le canevas mythologique (centré sur le « crime des Lemniennes », ce qui a contribué à la célébrité proverbiale de l’île) semble avoir retenu l’attention du poète alexandrin, faisant de cette escale à Lemnos une version mythologique parmi tant d’autres, cette communication se propose de montrer en quoi le caractère a-topique de l’espace insulaire est le lieu d’une réflexion sur le sens de ce périple. Toute description géographique est en effet refusée par le poète, reléguant l’identité du paysage dans une opacité que seul le héros « hellénistique » sous les traits lumineux de Jason peut venir dissiper. L’absence d’identité du territoire lemnien est alors compensée par l’ekphrasis du manteau de Jason, véritable morceau de bravoure épique, qui condense le sens en son centre et le fait rayonner dans tout l’espace insulaire. Deux logiques spatiales entrent alors en conflit et c’est sous le pas civilisateur du héros en position de « topoïète » que les seuils réapparaissent dans une « utilisation dramatique » de la spatialité. Cette véritable « réécriture créative » témoigne de la place et de l’importance décisives de l’espace et du paysage dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes.

Aurélien BERRA, « L’ainos d’Ulysse (Odyssée, XIV, 457-522) »

Enfin de retour à Ithaque, Ulysse doit encore user de prudence et s’informer incognito. Métamorphosé en vieillard, il est accueilli par le porcher Eumée. En se faisant passer auprès de lui pour un vétéran crétois de la guerre de Troie, il échange les tristes nouvelles de l’île et du palais contre une biographie fictive. Alors que tombe une nuit froide, Ulysse éprouve la générosité du serviteur en lui racontant une embuscade nocturne, au cours de laquelle le fils de Laërte en personne l’a sauvé en lui procurant un manteau. Eumée qualifie ce récit d’ainos. « Récit », « apologue », « éloge » ou « énigme » ? À la lumière notamment de l’histoire du mot, de ses emplois archaïques et des commentaires anciens, nous analyserons le problème sémantique que pose cette désignation.

Richard FAURE, « L’Optatif oblique serait-il un temps ? »

Depuis le XIXe siècle au moins, les linguistes essaient de rendre compte de l’optatif en unifiant ses emplois autour d’une notion, temporelle pour certains (Hammerschmidt 1892), modale (Delbrück 1871) ou énonciative (Basset 1989) pour d’autres, synchroniquement ou diachroniquement. La présente étude se limite à une synchronie : la prose attique du IVe siècle. Un des emplois les plus difficiles à intégrer dans ces modèles est l’optatif oblique. C’est lui qui a amené plus récemment à poser un système binaire modal/temporel avec un rapport entre moindre actualité (temps passé), et moindre actualisation (modalité d’incertitude) (Vairel 1979). Je soutiens qu’il faut en fait instaurer un système ternaire, car dans certains emplois, l’optatif a une troisième valeur : il est un passé du subjonctif, donc un temps-mode.

Après avoir replacé l’optatif oblique dans ce nouveau système, je m’intéresse plus particulièrement à ses emplois, notamment quand il est en concurrence avec l’indicatif. Les effets modaux d’évidentiel ou de ‘distanciation énonciative’ découlent d’un emploi premier temporel passé. L’observation de certains exemples, notamment d’optatifs futurs, prouve que des situations traitées de la même façon doivent être en fait séparées. Pour cela, on utilise la typologie temporelle détaillée de Vikner (1985). Il apparaît que l’optatif oblique ne serait pas facultatif, mais en distribution complémentaire avec l’indicatif.

Pierre-Yves TESTENOIRE, « Des anagrammes chez Homère ? De Saussure aux commentateurs anciens. »

Depuis sa découverte par Jean Starobinski, un pan entier des recherches anagrammatiques de Ferdinand de Saussure demeure méconnu : celles portant sur le texte homérique. Par l’étude des manuscrits inédits qui y sont consacrés, il s’agira de révéler les modalités de cette quête d’une reproduction phonique conçue par le linguiste comme structurante de la composition poétique archaïque. On s’attachera surtout à démontrer que, par ses recherches, Saussure renoue, sans nécessairement s’en rendre compte, avec une tradition ancienne de réception des poèmes homériques attentive aux jeux de sonorité. Nous confronterons la démarche saussurienne aux quêtes d’anagrammes homériques attestées chez les commentateurs anciens. Avec des exemples précis, on prouvera que des phénomènes découverts par le linguiste dans les vers homériques au titre des anagrammes furent déjà relevés dans les scholies ou chez Eustathe de Thessalonique. Les anagrammes saussuriens, en somme, loin de relever d’une interprétation délirante des textes, traduisent et réactivent des questionnements anciens et toujours actuels sur l’exploitation des sonorités du nom dans les vers homériques.

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